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BLIND

La musique n’a pas besoin des yeux, parfois, ils sont même un obstacle.
Il nous suffit de voir un mouvement pour appréhender le son qu’il va produire et ce son ne nous surprend plus. Les yeux bandés, chaque son est une surprise. Alors, nous sommes attentifs, vigilants.

L’espace aussi nous semble différent. On redécouvre le lointain. Les sons proches nous semblent hyper-proches. La différence entre le lointain et le proche nous semble abyssale.
Etre les yeux bandés nous isole du groupe. Tout nous semble plus intense, la musique, le déplacement d’air lié au mouvement. Il faut avoir confiance, se laisser aller. Des musiciens jouent pour nous, autour de nous, mais c’est nous qui nous livrons, assis, les yeux bandés. Et puis, la mémoire travaille, cherche à reconnaître les choses, à savoir qui les produit et d’où elles viennent. Etre dans un groupe les yeux bandés et avoir l’impression d’être le seul à sentir ces mouvements d’air, à entendre ces sons.
Alors, on finit par penser que ce n’est que pour soi, que les choses nous sont individuellement adressées.

Tout corps plongé dans le noir...

Cela pourrait être un nouveau principe d'Archimède : « Tout corps plongé dans le noir subit une élévation des sens transcendés par la perte de la vue. » Avec « Blind », Erwan Keravec et ses complices en ont livré la plus belle des démonstrations, deux jours de suite, au Théâtre & Auditorium de Poitiers, dans le cadre du festival A Corps.

Accueilli individuellement par l'un des quatre musiciens et invité à se couvrir les yeux d'un masque opaque, chaque spectateur devait se laisser guider vers un lieu inconnu. Installé dans un siège confortable, on se retrouvait alors cerné par le bruit des pas et le martèlement des talons sur le sol, tandis que le va-et-vient rapide des artistes était amplifié et répercuté via les haut-parleurs disséminés tout autour de la salle et jusque dans les sièges.
La contrebasse d'Hélène Labarrière entrait alors en scène, faisant vibrer les poitrines à coups de lents balancements graves. La cornemuse d'Erwan Keravec, les percussions de Philippe Foch et les saxophones de Raphaël Quenehen lui emboîtaient littéralement le pas : on pouvait sentir le frôlement des musiciens traversant l'espace autour de nous, le souffle d'air de leur déplacement nous caressant la peau.
Tantôt proche, tantôt lointain, le magma musical suggérait des paysages mentaux en constante évolution : une pluie tropicale, le bourdonnement d'étranges insectes, un maelström sonore auquel succédaient des chuchotements à notre oreille. On est ressorti ébloui de ce récital en aveugle aux airs de transe chamanique immobile.
Cerise sur le gâteau : le massage sonore proposé par les étudiants kiné, à la sortie du concert, a parachevé ce voyage sensitif, sensible et sensuel.

La Nouvelle République, avril 2017

C'est intense. Allez-y les yeux fermés

Exceptionnellement, nous n'illustrerons pas notre propos d'une photo in situ, afin de ne pas déflorer l'expérience que ceux qui n'ont pas encore assisté à ce moment privilégié, et s'apprêtent à le faire. Et il faut nous croire, c'est fort.

Groupés devant l'entrée de la salle, les spectateurs attendent. Subitement, ils sont là, devant nous, Erwan Keravec, Philippe Foch, Hélène Labarrière et Raphaël Quenehen, prêts à guider chacun jusqu'à sa place, un bandeau sur les yeux. Il faut déjà une bonne dose de confiance pour avancer. On s'accroche à la main qui nous conduit.

Calé dans notre fauteuil, il ne nous reste plus qu'à écouter, à saisir le paysage sonore qui nous enveloppe. On entend des gens courir, des talons claquer. Les bruits sont amplifiés. Une curieuse impression de bruitage de film. De rythme martelé. Et au milieu de tous ces pas, s'élève une musique comme un bourdonnement. On perd la notion de temps.

On ne ressent pas la présence de ses voisins. Les mouvements de jambes s'arrêtent, seul reste le son. On respire cette nouvelle forme de silence habité. Des cloches, un souffle, des paroles chuchotées, une radio, des tambours... Des sensations physiques intenses où chaque détail compte. Les instruments prennent corps dans nos oreilles. La contrebasse se fait velours.

Quand une voix annonce doucement : « Vous pouvez ouvrir les yeux », on a beau être conscient que c'est la fin du voyage, on n'a pas envie d'obéir tout de suite. Erwan Keravec et ses complices nous ont donné l'envie d'écouter la musique autrement.

Ouest-France, décembre 2015

Un voyage sonore autour de soi

Accepter l'expérience sensorielle, les yeux bandés, autour d'une cornemuse, d'un saxophone, d'une contrebasse, d'une batterie et de percussions, c'est faire une rencontre inédite avec les sons. Un abandon savoureux.

"La musique n'a pas besoin des yeux, parfois, ils sont même un obstacle". Cette vérité m'est allée droit au coeur, tant j'aime fermer les yeux pour que mon écoute de la musique rencontre le plaisir. Alors j'ai foncé lorsque cette expérience sensorielle s'est présentée, à l'initiative d'Erwan Keravec, musicien artiste associé au Quartz qui "dépoussière" la cornemuse avec une audace contemporaine et beaucoup de virtuosité. En allant découvrir Blind, je n'allais pas à un concert mais à une rencontre inédite avec les sons.

Dès la porte de la salle, les musiciens distribuent au public un bandeau qui masque les yeux. Je le mets volontiers pour ne plus rien voir, accepter ce bras qui m'invite à me guider durant quelques pas et à m'installer "à l'aveugle" dans un fauteuil confortable. Prête à décoller, totalement désorientée dans l'espace mais en pleine confiance. Parée pour un voyage solitaire: même si je ne suis pas seule en situation d'écoute, je ne vois personne, ni public, ni musicien, ni instrument!

Les premiers sons arrivent et me font redécouvrir le lointain, les sons proches me semblent plus proches, certains tournent autour de moi comme pour me taquiner. L'oreille attentive, je m'amuse à nommer les instruments que j'entends, sans me soucier d'une cohérence. La cornemuse écossaise d'Erwan Keravec dialogue avec la contrebasse d'Hélène Labarrière, la batterie et les percussions de Philippe Floch avec le saxophone de Raphaël Quenehen.

J'ai l'impression que les musiciens courent, passent devant, derrière et autour de moi dans un tourbillon sonore très plaisant. Cette chorégraphie sonore est menée par Kenan Trévien sur une console électro, sans qu'on ne le sache. Les haut-parleurs dissimulés dans l'appui de ma tête font leur effet. Silences, dissonances, accélérations... Les musiciens improvisent. Ça y est, je m'évade. J'imagine une errance heureuse sur les dunes d'un désert mais je ne sais quelle sonorité m'y convie. La trompette à anche peut-être? Les percussions m'entraînent vers une cavalcade et d'autres mirages. Les saxophones me ramènent à des sensations plus urbaines et contemporaines; je pense à Stephan Eicher et à son premier groupe Grauzone.

D'imprévisibles plages musicales se succèdent dans mon imaginaire, m'éloignant d'une réalité concrète à différentes reprises. Un souffle d'air caresse mon visage, mon fauteuil bouge au gré d'amusantes vibrations, les sons virevoltent entre mes oreilles. Je perds totalement la notion du temps à présent. Cinquante minutes se seraient passées ainsi pourtant! Des petites voix me chuchotent à l'oreille de revenir dans ce monde et d'enlever mon bandeau. Je me frotte les yeux pour accepter cette lumière sur l'installation: les auditeurs regardent tous hébétés là où ils sont. Les musiciens sourient, ravis de nous avoir pris au dépourvu et émus. C'est rare de pouvoir s'abandonner ainsi à des plaisirs sonores dissonants et en mouvement. C'est comme un voyage sonore autour de soi.

Le Poulailler, décembre 2015